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Covid-19, décryptage #7 : et si l’avenir de la gestion de crise passait par la création d’une agence nationale ?

homme faisant tomber des dominos

Pour l’ex-ministre de la Santé, Agnès Buzyn, il est grand temps de créer une agence nationale pour la gestion de crise. Mais pour quoi faire ? Comment et avec qui ? Lilian Laugerat, président de Solace et expert en gestion de crise, esquisse le portrait de cette future agence, après la crise du coronavirus.

Une agence pour la gestion de crise ?

Avec le Covid-19, tout devient aujourd’hui crise et gestion de crise. Et il y a peu de chances que les sempiternels retours d’expérience, rapidement enterrés ou éludés (les priorités sont à la reprise d’activité et au retour à la normale) s’attardent sur l’ensemble de notre système de management de la gestion de crise. On risque ainsi de passer à côté de la possibilité abordée par l’ex-ministre de la Santé, Agnès Buzyn – ce propos est vraiment passé inaperçu lors de son audition le 30 juin 2020 – de créer une Agence nationale dédiée à la gestion de crise (ANGC).

La gestion de crise, c’est comme l’Histoire, beaucoup de personnes en parlent, peu la font.

Les mauvaises langues pourraient dire « une agence de plus pour mettre un pansement sur une jambe de bois ». Et si, pour une fois, nous mettions les bons et vrais acteurs autour de la table pour définir le rôle et les missions de cette agence “hors normes” ?

>>> Lire aussi : 5 conséquences de la crise du coronavirus sur le secteur de la sécurité privée

Quel positionnement pour cette nouvelle agence ?

Au-delà de ses missions, il convient tout d’abord de bien la positionner pour éviter les mélanges des genres. Cette agence n’a pas vocation à remplacer une entité déjà présente dans le domaine de la gestion des risques, quels qu’elles soient. Elle complète le dispositif existant. En effet, pour faire face à un scénario, un événement, il existe trois possibilités. 

  • La première possibilité est le management du quotidien où nous retrouvons l’ensemble des procédures et processus habituels. Ceux-ci ont été prévus et mis en place pour faire face à des situations connues, et dans lesquelles la sévérité des impacts rencontrés est prise en compte par le dispositif déployé.
  • La deuxième possibilité est le management des risques qui applique des plans prévus à l’avance, en les adaptant à la sévérité des impacts immédiats émanant d’un événement prévisible ou non. Ces plans permettent de mettre en place une organisation et des moyens pour gérer et maîtriser des conséquences qui sont pour la plupart anticipées.
  • Le troisième étage de la fusée concerne la posture dérogatoire, celle qui est mise en place lorsque la sévérité des conséquences d’un événement ne peut plus être maîtrisée par la posture du quotidien, et par les plans initialement déployés par les managers des risques. Cette posture se nomme la gestion de crise. Et c’est là qu’une agence doit intervenir.

Il devient incontournable de définir des standards de gestion de crise.

Quelles missions pour cette agence ?

Voici le premier obstacle à la création d’une agence dédiée. Quelle est la définition de la gestion de crise en France ? Nous retrouvons le même phénomène lors des multiples attentats terroristes commis en France depuis janvier 2015. Tout le monde est expert en sûreté et en terrorisme. Avec le Covid-19, tout le monde fait de la gestion de crise. Il convient de rappeler trois notions essentielles. Il n’existe pas de standards de gestion de crise « auditables » en France, il n’existe pas de filière métier dans le domaine de la gestion de crise. Et enfin, à tous ceux qui l’auraient oublié, pour être expert dans un domaine, la règle des 10 000 heures s’applique plus que jamais à cette thématique. 

Depuis le déconfinement, un nombre incalculable de rapports circule. Un point en commun à tous ces rapports : peu de réels gestionnaires de crise participent à leur rédaction. Il devient donc incontournable, dans notre système de management des risques globaux, de définir des standards de gestion de crise. Au-delà d’une définition commune, c’est la validation de standards qui est la priorité. À partir de ceux-ci, un véritable système de management de la crise peut être déployé dans la sphère publique, mais également pour améliorer la coordination avec la sphère privée. Le but recherché est de rendre enfin compatibles les processus déployés dans ces deux grands ensembles. 

La mise en place de standards communs (nationaux dans un premier temps, avant de vouloir aller plus loin) annonce également la mise en place de véritables audits de gestion de crise. Mesurer l’écart entre l’existant et les standards attendus permettra de lutter efficacement contre les vulnérabilités déjà connues, et qui ne feront plus l’objet des sempiternelles recommandations jamais appliquées, mais bel et bien d’obligations réglementaires.

Vers une filière de la gestion de crise

Enfin, la mise en place de standards de gestion de crise ouvre la voie à la construction d’une vraie filière métier. Que ce soit dans les domaines de la veille et l’analyse, de la mise en place d’une organisation, dans l’assistance aux cellules mobilisées et décideurs impliqués, la gestion de crise mérite la création de cette filière. En son absence aujourd’hui, le vide est rempli par de multiples cursus qui ne font qu’effleurer la réalité de ce métier.

Une agence… et des experts !

Autre véritable question à laquelle il faut apporter une réponse : s’il n’existe pas de standards, s’il n’existe pas de filière métier, comment alors revendiquer le statut d’expert en gestion de crise ? Une Agence nationale dédiée à la gestion de crise doit être pilotée par des experts du domaine. Un expert en gestion de crise n’est pas obligatoirement un spécialiste en gestion des risques. Il ou elle peut l’avoir été. Mais, en atteignant le sommet de la pyramide de gestion des événements, il se doit d’oublier son domaine d’expertise initiale. 

Et c’est aujourd’hui l’une des difficultés que tout individu rencontre en entrant dans la période d’incertitude qui caractérise la crise. Le stress généré par la situation entraîne un effet tunnel dans lequel chacun d’entre nous se réfère en grande partie à ce qu’il connaît le mieux, à savoir son degré d’expertise. Le gestionnaire de crise s’applique à gérer la crise de manière transversale, le gestionnaire des risques se focalise uniquement sur le risque qu’il maîtrise.

Là où le gestionnaire de crise travaille selon deux temps. 

  • Le premier est le temps de paix. Son rôle est alors de préparer les organisations à faire face aux crises à venir. Pour cela, il s’appuie sur une « tour de contrôle » dont le but est de recueillir les différentes sources de veille, de les analyser à l’aune des critères de gestion de crise, et d’anticiper les postures potentielles. Ces postures sont les compléments naturels des plans d’urgence déployés dans le cadre du management des risques et répondant à des scénarios identifiés en amont (sécurité, sûreté, épidémie…). Il s’appuie également sur les standards validés, dans le but de contrôler la capacité des organisations à gérer la sévérité des impacts immédiats et potentiels, et d’intégrer dans les plans d’action déployés les réponses aux attendus des parties prenantes. Il orchestre également les simulations de crise selon des critères pertinents, et permettant d’évaluer de manière objective le niveau de préparation des entités.
  • Le deuxième temps est celui du temps de la crise, le temps de « guerre ». Son rôle n’est pas de prendre la direction de la gestion de crise. Il convient, d’une part, de s’assurer que la réponse organisationnelle proposée est en adéquation avec la réalité de la crise et, d’autre part, de conseiller les décideurs sur la stratégie de gestion à adopter pour répondre aux conséquences immédiates, pour s’adresser aux parties prenantes, et pour donner dans la mesure du possible un horizon. Il convient de rappeler que la posture de gestion de crise est une posture qui modifie tout ce qui était prévu ou programmé. En d’autres mots, vouloir combiner l’agenda du temps de paix avec celui du temps de crise est impossible. La priorité est la gestion de crise.

C’est pourquoi le gestionnaire de crise n’intervient en temps de « guerre » que sur les caractéristiques inhérentes à l’événement et à sa dynamique. Dès la fin de la crise, il intègre de manière itérative les retours d’expérience dans les processus et procédures nécessaires à rendre le système le plus robuste possible. Ceci, dans le but de faire face à la prochaine situation, quel que soit le scénario. Et c’est dans ce temps de paix que nous apprenons tous à être moins fragiles face aux événements futurs, même s’ils sont imprévisibles.
Toute cette description pourrait paraître comme utopique. Et pourtant, si cette agence voyait le jour, elle permettrait, par sa composition et par ses actions, de répondre aux enjeux actuels et futurs. Le XXIe siècle est indéniablement placé sous le signe de la gestion des risques et des crises. La gestion de crise est un métier, être gestionnaire de crise, une vocation où se croisent de nombreuses disciplines. Et, face à la complexité des crises actuelles et futures, il y a une voie que nous ne devons jamais oublier d’emprunter. Celle de la simplicité.