Face à un incendie ou à une crue, quelles œuvres protéger en priorité ? Comment évacuer les tableaux de maîtres, les sculptures centenaires et les vestiges archéologiques inestimables ? Conseiller sécurité et sûreté pour la Ville de Paris pendant plus de 5 ans (2015-2020), Frédéric Plouvier a eu à se confronter à ces questions au quotidien pour les 14 musées et les 6 réserves qu’il avait dans son giron. De son côté, Mylène Florentin, consultante en conservation préventive du patrimoine, accompagne également de nombreuses institutions culturelles pour anticiper certains risques. Ensemble, ils nous éclairent sur les enjeux de sécurité des musées. 

Frédéric Plouvier et Mylène Florentin

Pour les musées français, l’année 2016 aura servi d’électrochoc. Après des semaines de précipitations, plusieurs établissements culturels sont victimes d’inondations records. Au Louvre, les collections de certaines réserves sont évacuées dans la panique, tandis que le président de la République de l’époque, François Hollande, se rend directement sur place, préoccupé par la situation. 

Deux ans plus tard, une nouvelle piqûre de rappel a lieu. À Paris, au musée du Quai-Branly-Jacques-Chirac, quelque 300 000 œuvres sont mises sur des chariots, prêtes à être évacuées en moins de 72 h. Quelques mois plus tard, le musée Cocteau de Menton dans les Alpes-Maritimes subissait à son tour une inondation. Résultat : des dizaines de tableaux, dessins et manuscrits de l’écrivain abîmés et envoyés en restauration. Enfin, en 2019, l’incendie de la cathédrale Notre-Dame de Paris en remet une couche. Désormais, c’est une évidence : les musées et monuments français ne sont pas à l’abri d’un risque sécurité (inondation et incendie particulièrement).

À l’échelle nationale, le travail est colossal. Monuments, cathédrales, musées nationaux ou communaux… le patrimoine à protéger est considérable.

Mylène Florentin

« Depuis ces événements, et notamment grâce au travail de certaines associations, consultants ou entreprises spécialisées qui accompagnent les musées dans la réalisation de PSO (PSBC), la question de la protection des œuvres en cas de risque majeur a commencé à faire son chemin en France. Toutefois, le chemin est encore long », analyse Frédéric Plouvier, ancien conseiller sécurité et sûreté pour la Ville de Paris. « À l’échelle nationale, le travail est colossal. Monuments, cathédrales, musées nationaux ou communaux…, le patrimoine à protéger est considérable », confirme Mylène Florentin, consultante en conservation préventive du patrimoine. 

Des plans de sauvegarde des œuvres encore trop rares

Dès 2016, le ministère de la Culture tirait la sonnette d’alarme en incitant les établissements culturels à se doter d’un plan de sauvegarde des œuvres (PSO), aussi appelé plan de sauvegarde des biens culturels (PSBC). « Petit à petit, de plus en plus de musées français se dotent de PSO, mais ce n’est pas encore la majorité », se désole Frédéric Plouvier.

Pourtant, les efforts sont là. « De plus en plus d’actions sont mises en place par l’État pour accélérer ce travail. En interne, dans les institutions culturelles, c’est le cas lorsque les personnels (régisseurs, conservateurs, chargés de collections, etc.) ont reçu des formations sur le plan de sauvegarde. Certains se lancent ainsi dans l’établissement d’un PSBC  avec les sapeurs-pompiers. D’autres suivent des ateliers organisés par les directions régionales des affaires culturelles et le Centre de recherche et de restauration des musées de France (DRAC et C2RMF). Dans d’autres cas encore, ce sont les services départementaux d’incendie et de secours (SDIS) qui deviennent moteurs sur le sujet, puisqu’ils demandent des PSBC pour effectuer les exercices incendie. Il y a une forte mobilisation publique sur le sujet », tempère Mylène Florentin. 

Quel que soit le risque, la priorité est toujours donnée aux vies humaines, avant les biens matériels, aussi inestimables soient-ils.

Frédéric Plouvier

Si la mobilisation est forte, c’est que ces plans sont vitaux en cas de problème. Le PSO permet, en effet, d’analyser les risques, de mettre en place des actions préventives, d’organiser l’évacuation des œuvres en cas d’incendie ou en cas de crue. Priorisation des biens culturels à préserver, procédure de décrochage et d’évacuation, personnels mobilisés… le plan prévoit tous les détails de la gestion d’un incident de sécurité. « Nous avions identifié deux risques majeurs : inondation et incendie. Nous avons donc travaillé sur ces deux PSO bien distincts. Un premier en cas de crue, puisque, dans cette situation, les équipes ont un peu plus de temps pour évacuer les œuvres. Et un second, en prévision d’un incendie. Dans ce dernier cas, le temps de mise à l’abri des biens est beaucoup plus réduit. Il faut compter avec l’intervention et le professionnalisme des pompiers, et il faut attendre que toutes les personnes présentes soient saines et sauves avant de penser aux œuvres d’art. Quel que soit le risque, la priorité est toujours donnée aux vies humaines, avant les biens matériels – aussi inestimables soient-ils », précise Frédéric Plouvier. 

Les musées français anticipent les risques sécurité. Ici, le Mucem à Marseille

Autant de décisions qui sont ensuite confrontées au réel lors des exercices. « Un PSBC sans exercice ne fonctionne pas. Il faut absolument effectuer des exercices d’évacuation, notamment avec des fac-similés pour tester ce qui fonctionne et ce qui peut être amélioré », complète Mylène Florentin. 

Une question de mentalité

Toutefois, pour établir le PSO, il faut mettre autour de la table de nombreux acteurs : les conservateurs pour prioriser les œuvres à sauver, les personnels sûreté et ceux chargés de la sécurité. Or, c’est souvent là que le bât blesse. « Dans les musées, chacun a tendance à vouloir fonctionner en vase clos. Les conservateurs pensent prioritairement à la protection du patrimoine, les services de sécurité/sûreté pensent principalement au public et au personnel, puis aux œuvres, même s’ils sont fortement attachés à celles-ci. En somme, il y a un vrai problème de mentalité pour faire comprendre à l’ensemble de ce personnel que toutes ces questions sont liées, et que le problème doit être pris globalement, quel que soit le risque traité. On ne peut pas séparer ces enjeux. Ils sont intimement liés », explique Frédéric Plouvier. 

Plan de sauvegarde des œuvres : un travail essentiel

Pourtant, malgré le défi, le travail pour mettre en place un plan de sauvegarde des œuvres est essentiel. « C’est un travail considérable pour lister et prioriser toutes les œuvres, consigner les procédures de décrochage, puis former et mobiliser le personnel. Il y a des décisions difficiles à prendre pour accepter de sacrifier un tableau au profil d’un autre, par exemple lors d’un sinistre incendie (le risque inondation étant une autre problématique). Pourtant, il est fondamental de réaliser ces PSO pour être prêt le jour J et sauver le maximum d’œuvres », conclut Frédéric Plouvier. L’enjeu est immense, comme le rappelait le colonel Jérémie Degrande, chargé de la sécurisation des biens culturels du Pas-de-Calais dans une interview au Figaro : « On peut perdre un musée, même comme le Louvre, car on sait reconstruire à l’identique. En revanche, on ne peut pas perdre la Joconde. » 

Frédéric Plouvier

Conseiller sécurité-sûreté-crise

Avec une expérience de plus de 30 ans dans la prévention des risques sécurité et sûreté, Frédéric Plouvier a rejoint en 2015 les services de la Ville de Paris. Pendant plus de cinq ans, il a ainsi supervisé la prévention sécurité incendie des 14 musées de la Ville et leurs 6 réserves déportées.

Mylène Florentin

Consultante en conservation préventive du patrimoine

Après avoir été chargée de mission PSO chez Paris Musées, Mylène Florentin est devenue consultante indépendante sur les questions de conservation préventive du patrimoine. Depuis plusieurs années, elle accompagne de nombreuses institutions culturelles en France pour les aider à mettre en place des PSO.

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