La Safe City, pendant sécuritaire de la Smart City, suscite actuellement des inquiétudes. Dans les villes de demain, capteurs, drones et caméras pourraient nuire à la vie privée et aux libertés individuelles des citadins et citadines. Heureusement, des solutions existent pour garantir la sécurité de chacun. Explications. 

Depuis quelques années, les caméras de vidéoprotection intelligentes se sont multipliées dans nos villes. Il y en aurait, selon la CNIL (Commission nationale de l’informatique et des libertés), d’ores et déjà plus de 60 000 déployées dans les grandes agglomérations françaises, dans les rues, les bureaux, les immeubles, les commerces et même les écoles. C’est le cas, par exemple, à Paris où 1 500 caméras sont actives, ou encore à Nice où 2 600 caméras surveillent les 340 000 administré·es.

60000

Caméras déployées dans les villes en France

En s’appuyant sur l’analyse algorithmique des vidéos, certaines municipalités voient dans cette technologie le moyen de détecter et d’identifier à coup sûr les actes de délinquance. C’est le principe de la Safe City : une ville qui utilise le Big Data et l’IA pour faire baisser l’insécurité, grâce à une surveillance au millimètre près de l’espace public. 

Et tout indique que le concept a de beaux jours devant lui. Sous peu, le déploiement de la 5G, couplé à la montée en puissance des objets connectés et du cloud, va faire exploser le nombre de données en circulation, y compris celles utilisées pour sécuriser les villes. Pour donner la mesure, l’IDC (International Data Corporation) estime que le volume total de données collectées pourrait atteindre 2 142 milliards de milliards d’octets dans le monde en 2035, soit 45 fois plus qu’aujourd’hui.

Dès lors, comment éviter un scénario dystopique, dans lequel la Smart City deviendrait un territoire sous contrôle dans lequel chaque fait et geste des citadins serait scruté, analysé et répertorié sans consentement préalable ? Comment protéger la vie privée des citoyens et des citoyennes et les libertés individuelles, tout en contribuant à la sécurité de chacun ? 

Bras de fer réglementaire

En France, le CSI (Code de la sécurité intérieure) indique que seules les autorités compétentes, et de facto les mairies, ont le droit de filmer la voie publique. Mais en informant au préalable les passants grâce à un affichage spécifique, et sans recourir à la reconnaissance faciale qui reste, à ce jour, interdite… ce qui n’empêche pas certaines tentatives. Comme à Nice où la municipalité, en 2019, a utilisé une technologie biométrique avec des volontaires, lors du carnaval, ou encore à Paris où, en pleine pandémie, des caméras intelligentes ont été mises en service dans le métro à Châtelet-les-Halles pour vérifier si les usagers portaient bien le masque. Depuis peu, la CNIL hausse le ton. Elle a rappelé, à plusieurs reprises, que le RGPD (Règlement général sur la protection des données) incluait le « droit d’opposition » qui impose que les personnes doivent donner leur accord pour être filmées. 

Ce dispositif réglementaire, entré en vigueur en 2019 à l’échelle européenne, est fondé sur le consentement. Pour qu’une organisation, une entreprise ou une ville puisse collecter et exploiter les données d’un particulier, il faut que celui-ci l’y autorise explicitement. 

Un arsenal juridique complet protège les données personnelles des citoyennes et des citoyens, et permet à ceux-ci de faire valoir leurs droits en cas de dérive. Il s’agit de la directive « police-justice », qui « établit des règles relatives à la protection des personnes physiques à l’égard du traitement des données à caractère personnel » ; de la loi informatique et libertés, qui indique que « l’informatique ne doit porter atteinte ni à la vie privée, ni aux libertés individuelles ou publiques », et du Code de la sécurité intérieure, qui inclut la réglementation sur la vidéoprotection. Le volet sécurité des Smart Cities ne peut pas ignorer ces règles qui sont gravées dans le marbre de la loi. 

Pour autant, comment garantir que celles-ci seront toujours respectées lorsque le volume des données aura connu une très forte croissance ? À terme, l’écosystème urbain dans son ensemble carburera à la data. Noyées dans un océan de données en constante augmentation, les autorités de régulation comme la CNIL auront de plus en plus de difficultés pour identifier les abus. Il faut donc changer de braquet. 

La data participative : un nouveau pacte ? 

Depuis peu, une approche innovante des Smart Cities prend forme dans certaines villes européennes, notamment à Barcelone et à Lyon. Il s’agit de partager les données avec les citadins et les citadines pour coconstruire la ville, y compris sur les questions de sécurité. La data devient ainsi participative au lieu d’être privative. 

À Lyon, par exemple, la smartification passe par la « co-production public-privé-citoyens pour permettre l’innovation et l’expérimentation » et « une démarche décloisonnée et partagée« .  À ce titre, les données publiques sont mises à disposition sur la plateforme data du Grand Lyon pour favoriser l’expérimentation et la création de nouveaux services.

Vue aérienne de Barcelone en Espagne
Barcelone, ville modèle pour le concept de smart city.

Barcelone, quant à elle, mise sur le concept de « Smart Citizen » pour offrir une alternative aux systèmes centralisés de production et de gestion des données. Les citoyens ont la main sur leurs données, et peuvent choisir de les mettre à disposition de tel ou tel projet. Et il y a encore mieux… Barcelone fournit gratuitement à ses habitants le « Smart Citizen Kit », un boîtier qui collecte des données en temps réel pour mesurer et faire baisser la pollution dans les zones urbaines.

Ce nouveau pacte concerne également les entreprises de sécurité privée. Demain, elles devront tirer partie de l’open data (la donnée partagée) pour accomplir et optimiser leurs missions dans un environnement urbain où la donnée sera reine. 

Dans les Safe Cities de demain, plus que les réglementations, ce sont donc la transparence, l’innovation ouverte et la collaboration des citadins, des collectivités et des entreprises qui fourniront un bouclier efficace pour protéger la vie privée et les libertés individuelles. 

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