La deuxième étape de notre série à la rencontre des modèles européens de la sécurité privée nous emmène au Royaume-Uni. Le système anglais est souvent critiqué pour son manque d’encadrement et sa vision trop économique. La critique est-elle légitime ?

Entre austérité budgétaire et libéralisme économique

Les acteurs français de la sécurité privée vont-ils se laisser emporter par le “London calling” ? Là-bas, le marché de la sécurité privée est lié à la philosophie économique de nos voisins et en séduit plus d’un. Au pays de Sa Majesté, le marché de la sécurité privée est un “business” comme un autre.

Ainsi, dès les années 2000 le Royaume-Uni comptait presque autant d’agents privés que de policiers. En France, les agents privés sont moitiés moins nombreux que les forces de police. Il y a deux raisons principales à cette différence : l’austérité budgétaire du gouvernement anglais qui rechigne à embaucher un plus grand nombre d’agents et la dynamique libérale du gouvernement britannique qui n’hésite pas à déléguer des missions de l’Etat. 

Cela va jusqu’à la délégation au secteur de la sécurité privée de certains domaines régaliens. En Angleterre, des sociétés privées peuvent être accréditées pour s’occuper des prisons (17 établissements pénitentiaires sur 123 sont gérés par des entreprises privées), de la détention administrative (type migratoire) mais aussi de la gestion du stationnement. L’objectif ? Baisser les dépenses publiques et dynamiser un secteur de l’économie.

L’échec de la première privatisation pénitentiaire en Angleterre

Cette tendance à la privatisation porte-t-elle ses fruits ? En 2011 la gestion de la prison de Birmingham est cédée à une entreprise privée. Sept ans plus tard, c’est un échec retentissant : l’entreprise se voit retirer la gestion pénitentiaire par le ministère de la Justice après une inspection aux résultats aberrants. Drogues, défauts de soins médicaux, impunités des prisonniers violents, insalubrité… les manquements à leurs obligations légales étaient si nombreux que l’Etat a immédiatement repris en main la gestion de la prison. Cette reprise devait durer au minimum 6 mois ; la prison est actuellement toujours sous contrôle public.

Un encadrement souple du secteur

Outre-Manche, la SIA (Security Industry Authority) est l’agence indépendante qui régule l’octroi des licences aux travailleurs du marché de la sécurité privée mais aussi aux personnes morales (les entreprises) qui les emploient. Si le service est indépendant, il est tout de même sous la responsabilité du ministère de l’Intérieur britannique. De plus, la régulation se fait surtout en amont par le système des accréditations et les contrôles en aval sont peu fréquents. L’équivalent français de la SIA est le Conseil National des Activités Privées de Sécurité (CNAPS) mais il est bien moins indépendant que l’homologue anglais et est composé exclusivement de fonctionnaires. Là encore, la philosophie britannique consiste à offrir une grande liberté au secteur privé. 

Même doctrine du côté de la vidéoprotection. Au Royaume-Uni, les caméras de surveillance sont reines. La British Security Industry Authority estime que le pays compte 1 caméra pour 11 habitants. Un record en Europe. Et, là encore, l’encadrement des sociétés de sécurité privée reste souple. À tel point qu’en août 2019, l’ICO (l’équivalent britannique de la CNIL) a exprimé son inquiétude pour la protection des citoyens. Ces derniers semblent cependant se ranger du côté des technologies de vidéoprotection puisque, dans un récent sondage, ils étaient plus de 67 % à ne pas voir de problème pour l’installation massive de caméra.

En revanche, s’il est un domaine où le Royaume-Uni encadre très fortement la sécurité privée, c’est bien pour l’armement. Outre-Manche, le port d’arme est strictement interdit pour les agents. Une interdiction qui s’étend d’ailleurs au public puisque les policiers ne peuvent être armés que dans de rares situations. Grâce à son contrôle très strict de l’armement, le pays se vante ainsi d’avoir un des taux de crimes par arme à feux les plus bas du monde.

L’exception anglaise

L’Angleterre a une autre particularité dû à son modèle économique et social. D’après un rapport de la Confédération européenne des services de sécurité daté de 2015, elle fait partie des pays européens exigeant le moins d’heures de formation pour ses acteurs du privé. Ainsi pour être accrédité, un agent de sécurité anglais devra suivre une formation de seulement 28 heures contre 140 en France. En 2015 on comptait 231 680 gardes licenciés outre-Manche contre 160 400 dans l’Hexagone. Cette grande souplesse permet donc, en partie, aux Britanniques de limiter les problèmes de recrutement qui affectent la France.

Souplesse et libéralité semblent ainsi être les maîtres-mots au pays de Sa Majesté. Ce qui n’est pas sans poser problème pour certains sujets comme la gestion des prisons ou la formation. 

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