Fraude, corruption, blanchiment… ces phénomènes gangrènent l’ensemble de la société et en particulier les entreprises depuis des siècles. Qu’il s’agisse de problèmes causés par l’entreprise (par ses salariés ou ses dirigeants) ou de fraude subie, les dangers sont partout. Ces risques pour les entreprises et les États sont-ils plus importants aujourd’hui ? Quelles sont les grandes évolutions à l’œuvre ? Pour mieux saisir ce phénomène, Rendre notre monde + sûr a interrogé deux experts. Noël Pons est expert antifraude et anticorruption. Il vient de faire paraître un ouvrage complet sur le sujet au Seuil : La Corruption, comment ça marche ?. Jean-Paul Philippe, de son côté, est consultant, expert auprès de l’Organisation des Nations unies (ONU). Il est le coauteur de plusieurs livres de référence sur le sujet, comme 92 Connection: Les Hauts-de-Seine, laboratoire de la corruption ?, et Histoires ordinaires de fraudes (Eyrolles). Tous deux interviennent au sein des certificats fraude et corruption de l’École supérieure de la sûreté des entreprises (ESSE).

Jean Paul Philippe et Noel Pons
Jean-Paul Philippe (à gauche) et Noël Pons (à droite)

Les problématiques de fraude, de corruption ou de blanchiment ont toujours existé, mais diriez-vous qu’elles sont aujourd’hui plus importantes que par le passé ?

Noël Pons : Il est clair que le risque est plus important en 2021 qu’il y a 5 ou 10 ans. On constate une professionnalisation des fraudes et de la corruption au niveau mondial. Pour les entreprises, le risque est interne (les salariés, le management ou la direction), aussi bien qu’externe (les concurrents, les cybercriminels, etc.). Pour expliquer la hausse du risque interne, il faut comprendre l’évolution de l’économie mondiale. On a assisté, ces dernières années, à une course folle à l’argent rapide, menée notamment par certains actionnaires. Il y a, dès lors, une sorte de schizophrénie de la part de certaines sociétés qui veulent être conformes à la loi, mais qui sont prêtes à tout pour obtenir toujours plus de profits, quitte à basculer dans la fraude ou la corruption. De plus, nous vivons une révolution numérique qui rend certaines arnaques bien plus faciles que par le passé. Émettre une fausse facture est devenu un jeu d’enfant, et au moment de la pandémie de Covid-19, les fraudes en ligne se sont propagées à une vitesse jamais vue (faux sites de vente de masques, faux vaccins, etc.).

Jean-Paul Philippe : Pour expliquer cette professionnalisation, il faut également faire un peu de sociologie du fraudeur. Ce dernier s’adapte à son environnement. Or, cet environnement est de plus en plus contrôlé, au niveau international. Dispositif TRACFIN, Solvabilité II, loi antifraude TVA, Sapin II… les textes de loi se sont multipliés cette dernière décennie. Face à cet environnement de plus en plus contrôlé, le fraudeur est contraint de s’adapter en élevant le niveau de “professionnalisme” et de technicité de ses arnaques. C’est un véritable paradoxe de la lutte antifraude et anticorruption : plus on met en place de systèmes de contrôle, plus on oblige les fraudeurs à élever leur niveau de fraude. 

C’est un véritable paradoxe de la lutte antifraude et anticorruption : plus on met en place de systèmes de contrôle, plus on oblige les fraudeurs à élever leur niveau de fraude.

Jean-Paul Philippe

Il s’agit ainsi d’une histoire sans fin. Songez que la première preuve de corruption identifiée date du règne du pharaon Ramsès II [XIIIe siècle avant notre ère, NDLR] ! On ne peut donc pas arrêter la fraude : quels que soient les dispositifs de lutte mis en place, il y aura toujours un angle mort avec des fraudeurs qui auront une longueur d’avance. En revanche, on peut jouer sur son niveau d’acceptabilité pour une organisation ou pour une société donnée. C’est là-dessus que la lutte antifraude se concentre.

Sur le terrain de la lutte antifraude et anticorruption, voyez-vous une différence d’approches selon les pays ou les régions du monde ?

Jean-Paul Philippe : Il y a quelquefois des différences qui s’expliquent par des approches morales. Les notions du bien et du mal diffèrent d’un pays à l’autre. C’est pourquoi il peut être compliqué, voire inefficace, d’imposer un dispositif anticorruption pensé par les pays occidentaux dans d’autres régions du monde. Autre cas de figure : certains pays ont une approche très répressive de la lutte contre la fraude, mais ils instrumentalisent cette lutte pour parvenir à leurs propres fins. Je pense par exemple aux règles d’extraterritorialité américaines [les normes américaines antifraude qui s’appliquent en dehors du sol des États-Unis et pour toutes les entreprises quelle que soit leur nationalité, NDLR] qui auraient beaucoup joué dans le démantèlement de l’européen Alstom au profit de l’américain General Electric.

Noël Pons : J’ajouterais que, dans ce domaine, il reste un fossé considérable entre les pays réglementés (pour faire simple, l’Europe, les États-Unis et l’Occident de manière générale) et les pays qui le sont moins (Inde, Chine, etc.). Chacun a sa propre vision de ce qui est moral ou pas. 

Diriez-vous que ce phénomène touche toutes les entreprises ? Ou bien identifiez-vous des disparités selon la taille et le secteur des sociétés ?

Noël Pons : Je dirais que cela concerne toutes les entreprises, mais chacune à leur niveau. Pour les multinationales, par exemple, la principale fraude, c’est l’optimisation fiscale. Dans mon dernier livre, La Corruption, comment ça marche ? (Seuil), j’ai justement classé tous les types de fraudes en fonction des entreprises. Et toutes sont concernées ! Des GAFAM [Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft, NDLR] aux autoentrepreneurs, des sociétés du CAC40 aux professions libérales, chacun fait face à une ou plusieurs facettes de la corruption et de la fraude. Par exemple, les professions libérales, ce ne sont pas moins de 5 milliards d’euros de fraude fiscale chaque année en France ! Mais ce sont des choses qu’on ne voit généralement pas. C’est véritablement le côté obscur de l’économie mondiale. 

La fraude, c’est le côté obscur de l’économie mondiale.

Noël Pons

Jean-Paul Philippe : Ce côté obscur prend d’ailleurs des formes très variées, selon le profil des entreprises. Même dans les PME, on est confronté à des détournements d’actifs de la part de la comptabilité ou du middle management. Quelquefois, ce sont les dirigeants qui cherchent à s’exonérer de taxes. 

Ces derniers temps, beaucoup d’entreprises ont pris des engagements forts pour être davantage responsables. Certaines ont même endossé le statut d’entreprise à mission. Pensez-vous que ce mouvement va changer quelque chose dans la lutte contre la fraude ?

Jean-Paul Philippe : Je pense que l’on peut identifier trois périodes historiques sur le terrain du combat contre la corruption et la fraude. Il y a eu une première période où chacun faisait ce qu’il voulait, sans réelles contraintes des États. Puis, on a assisté à une période transitoire avec de premières lois. Dans cette période transitoire, certains ont choisi de se conformer au cadre réglementaire, quand d’autres ont glissé dans la fraude. Aujourd’hui, je pense que l’on entre dans une troisième phase. Peu à peu, la majorité des entreprises est en train de se conformer au cadre réglementaire. Et, à partir du moment où 90 % des entreprises seront irréprochables sur le terrain de la fraude, les 10 % restantes vont courir des risques immenses. Si elles restent les seules à continuer des pratiques illicites ou douteuses, leur réputation sera en grand danger, et – avec elle – leur survie. Je suis donc plutôt optimiste pour l’avenir, même si – comme je le disais – il y aura toujours un angle mort avec des fraudeurs.

Nous vivons un moment de bascule. Soit, nous allons basculer dans un monde ultralibéral incontrôlé, soit nous allons entrer dans une société plus contrôlée, avec des entreprises plus responsables.

Noël Pons

Noël Pons : Pour ma part – sans être pessimiste –, j’ai vu comment la criminalité s’est infiltrée dans le monde des affaires ces dernières décennies. J’ai vu la montée de la cybercriminalité. J’ai vu la gestion actionnariale prendre des proportions folles avec une course incontrôlée au cash. L’éviction récente d’Emmanuel Faber de la tête de Danone en est un exemple supplémentaire : le PDG avait voulu faire du groupe une entreprise à mission, plus responsable. Il a été mis à la porte par des actionnaires qui recherchent le profit. J’aurais donc tendance à dire que nous vivons un moment de bascule. Soit nous allons basculer dans un monde ultralibéral incontrôlé, soit nous allons entrer dans une société plus contrôlée, avec des entreprises plus responsables. 

Noël Pons

Expert antifraude et anticorruption

Expert antifraude et anticorruption depuis plusieurs années, il vient de faire paraître un ouvrage complet sur le sujet au Seuil : La Corruption, comment ça marche ?

Jean-Paul Philippe

Consultant antifraude et anticorruption

Expert auprès de l’Organisation des Nations unies (ONU), il est le coauteur de plusieurs livres de référence sur le sujet, comme 92 Connection: Les Hauts-de-Seine, laboratoire de la corruption ?, et Histoires ordinaires de fraudes (Eyrolles).

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